Le travail d’attachement par le câlin de ventre en thérapie avec les enfants
Solen Montanari, psychologue
“L’intimité née de deux mains en symbiose est bien celle même de deux visages qui se rapprochent, ou de deux cœurs qui s’impriment l’un dans l’autre.” François Cheng
Introduction
Mon fils me dit un jour : « Tu sais comment je sais que tu seras toujours là pour moi ? Je sais que tu me fais confiance, je sais que tu me crois. » Cette pensée partagée lors d’un moment d’échanges tous les deux en promenade, m’a profondément marquée. J’étais à la fois confuse par la tournure de sa phrase mais également particulièrement surprise par l’aspect systémique et circulaire de sa logique. Pour lui, au-delà des expériences de vie où nous avons été présents, le fait que nous avons confiance en lui semble être une preuve, un témoignage de notre fiabilité. C’est par le fait que nous sommes en capacité de lui faire confiance, qu’en miroir, il peut nous faire confiance.
Cette expérience, confirmée par nos actes de présence, petit à petit, lui a donné le sentiment inconditionnel de la permanence de notre relation, de notre lien. Et en retour, il sait qu’il peut également se faire confiance. Les messages qu’il peut recevoir de son corps en lien avec sa relation à ses pensées, ses ressentis, aux autres et au monde sont donc également fiables.
C’est en observant nos enfants que nous découvrons la magie de ce que nous, adultes, faisons pour faire grandir nos enfants dans un environnement sécure. C’est ce que les grands chercheurs et spécialistes ont fait. L’observation du comportement des enfants a permis que des théories soient élaborées pour expliquer comment l'environnement vient influencer les relations que l’enfant aura avec les autres et le monde qui l’entoure.
Bolwby, par exemple, lors de son expérience de clinicien auprès des enfants à la clinique Tavistock a développé ce que nous appelons la théorie de l’attachement. Freud, en observant le petit Ernst, à décrit le jeu de la bobine « fort-da » qui symbolise la permanence de l’objet. La psychologue, Mary Ainsworth, à travers son travail de recherche dont l’expérience de « la situation étrange » a offert un socle aux concepts de base en introduisant la notion de sécurité. Mary Main a poursuivi ses recherches sur les différents types d’attachement en ajoutant l’attachement désorganisé. La liste des professionnels qui ont étudié les relations entre les parents et leur enfant est longue. Les théories peuvent être contestées, mais il est certain que cette première relation est la base de toutes les relations à venir du futur adulte.
Si on regarde cette question à travers le prisme de la Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels, le docteur Éric Bardot, souligne que les enfants n’arrivent jamais seuls dans le monde. Le monde dans lequel ils arrivent leur préexistent, les adultes qui les font naître et les accueillent leur préexistent, la culture, la langue dans lequel ils vont baigner leur préexistent mais également le corps qu’ils habitent. Cette approche soutient que la vie est première, le sain est premier. L’être humain va naturellement en direction de la résilience, de la recherche de l’équilibre, de l’homéostasie.
Lors des premières années de vie, les enfants ont un besoin vital d’être regardés par les adultes qui les entourent, leurs figures d’attachement. Le regard du parent qui envoie des messages de validation, d’encouragement, d’accompagnement et de soutien leur est indispensable pour grandir et découvrir le monde qui les entoure. Cette connexion entre humains est universellement indispensable. Il permet par la suite de développer la curiosité, de découvrir en sécurité un ailleurs et de rencontrer d’autres personnes.
Bowlby, dans la théorie de l’attachement, a remarqué qu’un enfant acquiert sa sécurité par son lien à l’autre. Il prend appui sur cette relation à l’autre par le corps, par le toucher, le portage, le contact du corps à corps. Ce sont ses sens qui vont lui donner les informations concernant la qualité de cette relation. C’est dans les allers retours entre corps à corps et séparation qu’il va progressivement faire la découverte de la permanence de la relation. Cette alternance permet à l’enfant d’intégrer corporellement cette notion et de ressentir cette sécurité du lien.
L’enfant est en éveil, en lien avec ce qui se passe autour de lui et attentif à toutes les informations qui lui permettent de grandir. Le parent a également ses propres sensations lorsqu’il est avec son enfant. Il est en résonance avec lui. C’est ce que Daniel Stern a développé dans ses travaux sur l’intersubjectivité. Karen Lyon Ruth, quant à elle, a construit des liens entre la théorie de l’attachement et celle de l’intersubjectivité. Cette relation tout à fait magique et particulière qui permet à l’enfant et son parent de se connecter, d’être sur la même longueur d’onde. Cette longueur d’onde ajustée qui permet aux mamans de reconnaître les différents pleurs ou les différentes mimiques de son bébé pour répondre à ses besoins. La neurobiologie a expliqué ce processus par le biais des « neurones miroir » qui permettent au bébé de sourire lorsque la maman sourit. Cette synchronicité vient renforcer corporellement cet attachement et développer les apprentissages. Le mimétisme permet à travers le « faire ensemble » que l’enfant apprenne en miroir de l’autre, pour ensuite acquérir la compétence et pouvoir le faire seul. Le parent devient un tiers qui montre le chemin, pour après autoriser autonomisation.
Lorsque la relation sécure est bien installée, c'est-à-dire que l’enfant a fait l'expérience corporelle, sensorielle de la sécurité du lien avec son parent, l’enfant peut partir tenter petit à petit des explorations du monde qui l’entoure. Il sait qu’en regardant ailleurs, explorer d’autres territoires, son entourage sera toujours là pour lui. Il sait dans son corps et par les expériences vécues que sa base de sécurité est là, même si elle est invisible. La permanence du lien est en place, sa sécurité est garantie. Il n’est pas seul, et c’est avec cette certitude inébranlable qu’il va pouvoir découvrir seul ou avec d’autres de nouvelles expériences, relations, lieux, capacités. Il va découvrir le singulier et le semblable, il va reconnaître ce qui est du même et ce qui et du différent. Il va pouvoir choisir, tester et découvrir et donc faire l’expérience de l’autonomie. Il va pouvoir faire seul, tout en restant en lien avec ceux qui l’ont accompagné jusqu’à lors. Il aura la permission et l’autorisation, voire l’encouragement d’explorer. En prenant appui sur la bulle familiale et toutes les expériences qui la composent il devient possible de tenir debout seul, mais en lien. De nouvelles expériences seront possibles et vont en retour lui donner de nouvelles expériences sécures avec son corps, les autres et le monde qui l’entoure.
A contrario, si l’adulte n’a pas la capacité de sécuriser le lien à l’enfant, l’enfant va manifester des comportements dits “difficiles”. La relation au parent ou aux autres peut être pénible, compliquée et envahissante. Le parent lorsqu’il consulte va expliquer que son enfant ne se comporte pas de manière attendue. « Il n’est pas comme les autres », « la vie à la maison est difficile pour tout le monde. » L’enfant peut se montrer protestataire, désespéré ou indifférent, détaché. L’autonomie de l’enfant devient plus difficile, voire impossible, souvent à l’origine d’une plainte parentale. « Je ne peux le laisser deux minutes sans qu’il pleure », « il refuse de laisser son doudou », « on arrive pas à le coucher dans son lit et il a déjà 3 ans », « il est triste », « il crie, il tape, il mord », « il est tout le temps puni », « l’école m’appelle pour me dire que ça se passe mal », « ses frères/ sœurs ne le supportent pas » , ou « il ne les supporte pas »… autant de phrases reflet d’une insécurité chez l’enfant.
Lorsque la relation initiale n’a pas apporté toute la sécurité nécessaire au développement de l’enfant, le travail thérapeutique peut venir en aide. Il s’agit avec la TLMR de créer une nouvelle expérience sécure en thérapie. Permettre aux enfants, en présence et en lien avec leur parent, de faire l’expérience d’être ensemble de manière sécure. Cette expérience en thérapie devient une expérience partagée avec le parent. Une expérience commune qui fait exception. A partir de celle-ci, il s’agit de découvrir une nouvelle relation et de prendre appui dessus.
Illustration clinique : Le câlin de ventre
En thérapie, donner l’opportunité de faire une expérience d’un lien d’attachement sécure est un moyen de permettre au patient de découvrir cette expérience dans d’autres relations. L’attachement sécure n’est pas du domaine d’une seule personne, le parent, mais peut être une expérience possible avec d’autres tiers, en l'occurrence en thérapie, avec le thérapeute. En TLMR, nous proposons un exercice aux familles qui s’appelle le câlin de ventre. Je vais vous le présenter à travers l’accompagnement de deux familles dont les mamans ont vécu des expériences traumatiques lors de leur accouchement, ce qui a eu un impact sur la construction du lien à leur enfant.
Ces deux femmes ont vécu un événement particulièrement terrible qui semble avoir donné le « la » à leur histoire relationnelle avec leur enfant. Cet évènement a fait effraction dans leur rêve de construire une nouvelle vie, une famille, de devenir maman. Il a laissé une trace dans le corps et dans le psychisme de ces mamans mais également dans les premiers moments de la relation mère-enfant, pourtant si déterminants. Ce moment envahit le souvenir de cette première rencontre, dans leur représentation qu’elles se sont faites de devenir maman, et perturbe leurs croyances sur le monde dans lequel elles vivent : Ce monde n’est peut-être pas aussi sécure, les gens qui les entourent ne sont peut-être pas aussi fiables, elles-mêmes ne sont peut-être pas capables de devenir maman, se demandent si elles sont de « bonnes mères ». « Tout le monde nous dit que c’est un moment de bonheur … mais là… » c’est un cauchemar inavouable qui commence. Ce traumatisme et les effets psychiques qu’il produit les empêchent de rentrer en lien avec leur enfant.
L’environnement peut amplifier le problème: parfois elles se sentent abandonnées par le corps médical, par leur propre corps et même par ce bébé qui ne naît pas comme il le devrait. Ou encore se sentir accablées par un environnement qui ne regarde que l’enfant à la naissance et qui n’écoute pas leur plainte, leur souffrance, leur traumatisme. Souvent, l’allaitement se passe mal, le portage est difficile, la dépression s’installe et l’isolement devient dangereux. Elles ne se sentent pas capables, elles laissent à l’autre la responsabilité de faire tout ce qui doit être fait. La mère et son enfant rencontrent alors des difficultés à communiquer, à tisser le lien tant indispensable à une relation d’attachement sécure.
Ces bébés sont comme happés dans l’angoisse maternelle, ils poussent leur mère dans la vie en s’agitant suffisamment fort pour qu’elles demandent de l’aide. Après quelques années difficiles, nuits blanches, repas compliqués, adaptation en crèche complexe, c’est le quotidien qui banalise le problème. L’enfant est perçu comme pénible, ingérable, la mère comme râleuse, insatisfaite, jamais heureuse. L’entourage peut parfois se plaindre du couple mère-enfant. C’est à ce moment-là que les mamans de Émilie et Louis ont trouvé le courage de venir me voir.
Émilie a cinq ans et Louis en a trois. Ces situations je les ai abordées avec la TLMR. C’est une thérapie du vivant, centrée sur la relation humaine. Cette relation humaine n’appartient ni complètement à l’un, ni complètement à l’autre. C’est comme un troisième personnage, situé dans l’entre deux. Il ne peut se contrôler, il peut être observé, éprouvé et dans un second temps il est possible interagir avec.
Dans ces deux illustrations cliniques, la relation humaine réactive les enjeux d’attachement et les problématiques autour de la permanence du lien. Ce sont sur les interactions entre les personnes que j’ai porté mon attention et c’est en travaillant avec un questionnement circulaire, que j’ai observé comment l’expérience s’est éprouvée et s’est décodée sur un mode sensoriel, perceptif, imaginatif, symbolique, et cognitif.
Agathe et Louis
La maman de Louis, Agathe, est sage-femme. Elle vient après un accouchement difficile et en se projetant dans le projet d’un second enfant. Son entourage souhaite qu’elle « lâche » son fils de 2 ans et demi pour pouvoir envisager « de la place pour un nouvel enfant ». Son enfant a été désiré pendant 8 ans. Agathe a fait plusieurs fausses couches avant une PMA compliquée, mais sa grossesse est décrite comme heureuse et sereine. Son accouchement par contre a été vécue comme « trop rapide, trop violent ».
Louis, son fils, a des problèmes de sommeil, il refuse de dormir seul et quand cela lui arrive, il finit toujours dans le lit de ses parents. Louis est un bel enfant blond qui ressemble à des poupons d’autrefois. Il est tout câlin avec sa maman et ne regarde pas beaucoup les personnes autour de lui. Il est toujours à proximité de sa maman sans nécessairement la regarder.
Lorsque je les rencontre, on échange sur le problème qui les amène. J’observe leurs interactions et une idée me vient pour révéler les difficultés relationnelles. Je leur propose quelque chose de différent, de certainement jamais expérimenté.
Th: J’ai une idée qui me vient, est ce que je peux vous proposer quelque chose d’un peu différent? Certainement quelque chose qu’on ne vous a jamais demandé auparavant ?
La maman est curieuse mais son fils ne me regarde pas, il semble méfiant et observe sa mère prête à s’engager.
Agathe: Oui, bien sûr, on est là pour que les choses aille mieux.
Th: (Je m’adresse donc directement à Louis) Et toi, Louis, serais-tu d'accord que je te propose de faire un câlin à maman?
Louis regarde sa maman et hoche la tête.
Th: (à l’adresse de Louis) C’est un câlin spécial, un câlin que j’appelle le câlin de ventre un truc un peu différent… on essaye?
Agathe se prépare, enthousiaste et en posture de bonne élève, très attentive à ce que je peux lui dire.
Th: (à l’adresse de Agathe) Je vous propose de vous installer le plus confortablement possible dans votre fauteuil.
Lorsqu'elle est prête, je me tourne vers Louis.
Th: Louis, serais tu d’accord, lorsque tu es prêt, d’aller sur les genoux de maman, mais cette fois en lui faisant face?
Il regarde sa maman et lui tend les bras. Sa maman lui enlève les chaussures.
Agathe : Ça va être bien ! On va se faire un gros câlin ! Comme quand tu étais dans mon ventre!
Elle ne savait pas encore ce que j’allais dire….
Ils sont tous les deux sur ce fauteuil, Agathe est calmement assise et accueille Louis sur ses genoux, ils se regardent et échangent des petits sourires. Je m’installe à côté d’eux.
Th: Je vais vous demander de porter votre attention sur le contact entre vos deux corps.
Louis se love dans les bras de sa mère, et glisse un petit regard sous son bras en ma direction. Agathe enlace son fils de ses bras. Ils s’ajustent, bougent jusqu’à ce que le contact soit confortable et les corps paisibles.
De mon côté, je porte mon attention sur son corps, je me centre et je m’adresse au couple mère-enfant.
Th: Là, je vais vous demander d’imaginer que Louis est en train de devenir de plus en plus petit. Si petit qu’il peut rentrer dans le ventre de sa maman, comme s’il y retournait comme quand il était tout, tout, tout petit.
Louis, se pose. Il me glisse un regard de dessous son bras.
Je procède à ce moment à un tapping alternatif entre l’épaule de la maman et l’épaule de Louis qui accompagne le mouvement de leurs corps. J’observe leurs corps : Louis, à cheval sur sa maman, est à peine assis. Tout son poids est sur ses propres jambes qui reposent sur le fauteuil. Il n’y a pas de contact entre le bas du corps de Louis et les jambes d’Agathe. Seule sa tête est posée sur le haut de la poitrine de sa maman. Agathe le tire vers elle avec ses bras, elle avance son torse, elle bouge les jambes pour qu'elles se détachent du fauteuil. Louis résiste.
Mon tapping alternatif continue à accompagner ces deux corps qui se meuvent, qui cherchent la juste distance, la juste proximité. Louis se tend, s’étire, regarde sa maman puis ferme les yeux. La maman s’approche, recule, le regarde, le tire vers elle, le caresse et ferme les yeux. Petit à petit, les mouvements contraires se calment. Les basculements, les heurts, les tiraillements deviennent des balancements gauches.
Le cou de Louis s’enroule encore plus vers le bas et c’est sa tête qui vient rencontrer le ventre de sa maman. La maman laisse couler quelques larmes. Des « larmes d’émotion » me dit-elle lorsque les larmes coulent, « une émotion agréable et chaleureuse ».
Le calme enveloppe le couple mère-enfant, et progressivement m’enveloppe avec eux. A trois, nous nous balançons très doucement dans le silence. Ce balancement est comme un micromouvement qui berce au rythme des battements de nos cœurs. Les caresses de la maman sont à peine perceptibles et le petit garçon laisse son corps aller à la rencontre de sa mère et accueille les mouvements.
Louis et Agathe en plein câlin de ventre
Après de longues minutes, au moins vingt, Louis lève la tête, ses yeux se posent sur le visage de sa mère et son corps se détache doucement d'elle. Les bras d’Agathe, le retiennent un instant, l’instant nécessaire pour la maman de s’accorder aux mouvements de Louis qui s’éloigne pour le laisser partir. Il descend de ses genoux et va jouer avec les Playmobil sur l’étagère. La maman reste encore dans la même position. Elle referme les yeux un instant et son corps se remet petit à petit en mouvement.
Je me recule et laisse chacun se réorganiser, se reconnecter avec leur environnement. Leurs regards se rencontrent. Louis prend les petits Playmobil et Agathe le rejoint, se mettent à jouer quelques instants ensemble avec une complicité secrète et silencieuse.
La fin de l’heure nous amène à nous séparer jusqu’à la prochaine séance.
Un mois plus tard, Agathe revient seule. Elle a une longue liste de choses qu’elle souhaite partager avec moi. Elle est souriante et dit se sentir plus légère et moins fatiguée. Pour cause, son fils dort à nouveau dans son lit. Le rythme est pris, et malgré quelques tentatives de Louis de revenir dans le lit parental, Agathe ne se « sent plus coupable de laisser Louis s’endormir dans son lit de grand garçon ». Depuis, elle l'accueille le matin avec un rituel qu’ils ont installé ensemble et ont plaisir à faire. Elle me dit avoir « compris beaucoup de choses lors de la séance dernière ».
Depuis la dernière séance, Agathe m’explique que lorsque Louis lui demande avec force des câlins ou lorsqu’il se réveille la nuit et l’appelle, elle a spontanément fait le geste de tapping entre elle et son fils. Ce toucher contenant et doux était accompagné de phrases qu’elle disait à son fils telle que « même si on ne se voit pas on est ensemble ».
Ensemble, la dyade mère-fils a fait une expérience sensorielle et corporelle aboutissant à ce que leur relation prenne une nouvelle forme. C’est au niveau du lien entre mère et fils que les choses ont bougé, non au niveau des individus. « Ça nous a connecté, ça nous a simplifié la relation. »
La maman de Louis explique que l’exercice a eu pour effet de « matérialiser le cordon ombilical » qui les rattachait lors de la grossesse. « Le lien imaginaire entre nous a été matérialisé, on le ressent physiquement ». L’intériorisation du lien entre la mère et l’enfant leur permet de ne plus « penser au lien » de « forcer le lien » mais de le ressentir. « Il est là, mais il ne l’est pas, même quand il n’est pas là je le sens. Ce n’est plus le manque, plus la douleur ».
Décentrer l’attention des individus sur le lien entre eux, sur la relation leur a permis un apaisement : « Nous sommes plus centrés, nous sommes moins excessifs ». Cet ajustement entre les deux a permis qu’ensemble, ils coconstruisent un lien qui leur permet de ne plus avoir à tirailler pour dormir ou ne pas dormir ensemble. A la place, ils ont créé un rituel qui leur appartient. Un rituel dans lequel ils parviennent à se sentir ajustés dans leur relation. Cette expérience a eu un effet libérateur sur leur imagination. Ils ont ensemble créé un autre chemin sur lequel ils peuvent avancer et jouer à découvrir et agir.
L’expérience de plénitude, d’apaisement et de motivation accompagne le mouvement du couple mère-enfant vers l’autonomie : « Cette fusion que nous avons vécu nous a permis de devenir autonomes », « J’ai grandi, il a grandi, nous avons grandi ».
Émilie et sa famille
Au premier rendez-vous, en allant chercher la famille dans la salle d’attente, je remarque le papa dans un coin et la maman et sa fille sont collées-serrées sur un fauteuil. Les parents souriants me disent bonjour et se préparent à rentrer dans la salle, mais Émilie, la petite fille, refuse. Ses parents mettent beaucoup de temps à négocier, discuter, expliquer pour finir par la menace de son père de se fâcher si elle n'obtempère pas. La tête basse, elle rentre dans mon bureau, accrochée à la main de sa maman. Dès que sa mère touche à peine le fauteuil dans lequel elle va s'asseoir, Émilie se jette sur elle pour être assise sur ses genoux.
Émilie est une petite fille au regard malicieux, avec des nœuds dans ses cheveux, qui ne reste pas en place. Dix minutes après son arrivée compliquée dans mon bureau, elle saute sur les chaises, passe derrière mon bureau, parle fort et raconte des histoires qui n’ont pas l’air d’être en lien avec la conversation. Dès que sa maman parle, elle l’interrompt, elle prend la tête de sa maman entre ses mains et lui parle à deux centimètres de son visage, et sa maman se laisse faire, un peu excédée mais résignée. Lorsque son papa prend la parole. Elle s’assoit sur lui et s’allonge de tout son long avec ses bras en l’air. Son papa continue de parler, fait mine que ce geste est un câlin, alors que les bras d’Émilie viennent envahir son visage en le balayant.
Les parents me présentent la famille : Madame est assistante maternelle et travaille à la maison avec trois autres enfants en bas âge. Monsieur travaille non loin de la maison et ils ont également un autre enfant, Benjamin 8 ans, qui n’est pas là parce que « Ca lui fait du bien d’être seul sans sa sœur. C’est l’occasion ».
D’après ses parents, Émilie est « terrible ». Elle refuse tout ce qui peut lui être proposé ou demandé. Elle est collée à sa maman jusque dans les toilettes. Son papa dit essayer de faire son travail pour séparer la fille de sa mère, pour que la maman puisse avoir du temps pour elle et « pour qu’Émilie devienne grande et capable de faire seule ». Mais rien n’y fait, Émilie peut même commencer à crier ou taper ceux qui peuvent s’interposer entre sa maman et elle. Les parents n’en peuvent plus et commencent à se culpabiliser de pratiques qui peuvent être un « peu violentes ». Ils se rendent bien compte que quoiqu’ils fassent, rien ne détourne le regard de cette petite fille de sa maman.
D’après les parents, le grand frère, Benjamin, se sent délaissé par ses parents. Il se plaint et dit que sa sœur l’énerve. Il reste enfermé dans sa chambre pour ne pas à avoir à supporter les cris de celle-ci et les remontrances des parents. Les parents savent que Benjamin souffre mais « tant qu’il ne se manifeste pas trop »… Ils n’ont pas d’autre solution.
La maman d’Émilie m’explique spontanément que les difficultés qu’elle a rencontrées avec sa fille remontent à sa naissance : « L’accouchement a été un cauchemar, ce n’était pas ce que je voulais, j’ai perdu énormément de sang ». « On m’a ensuite retiré mon bébé pour qu’elle parte en couveuse. On ne se voyait pas beaucoup parce que je devais me reposer et la césarienne rendait les mouvements difficiles ». « Aujourd’hui, on se voit trop, tout est excessif, c’est trop ».
Je leur propose de faire une expérience un peu particulière en m’adressant tout spécialement à Émilie.
Th : Émilie, j’ai une idée qui me vient en lien avec ce que tes parents me racontent et ce que je vois quand ton corps s’agite. Est-ce que tu serais d’accord qu’on fasse autre chose que parler ?
Émilie : Oui, j’en ai marre qu’ils racontent toujours les mêmes histoires.
Th : Ok, si je comprends bien, Émilie, tes parents disent qu’ils sont fatigués et ne savent plus comment faire pour que les relations soient plus apaisées et ils viennent ici chercher de l’aide.
Émilie : Oui, ils râlent.
Th : C’est vrai, ils râlent mais je vois aussi que les yeux de maman sont tristes et papa a l’air fatigué.
Émilie : Papa dit souvent qu’il est fatigué, qu’il faut le laisser tranquille.
Th : Émilie, serais-tu d’accord de m’aider à aider tes parents?
Émilie: Hein?
Th: Ben, oui. Je crois que tes parents sont en difficulté. Ils viennent ici pour chercher de l’aide pour mieux répondre aux tapes et aux cris d’Émilie mais ils ne semblent pas trouver de solution qui convienne. Ils me demandent de les aider mais je sens que c’est toi qui sais comment faire.
Émilie : C’est possible (En minaudant puis elle hoche la tête en prenant une poupée).
Th : Il me semble que c’est vraiment difficile de se faire comprendre par les parents et que les parents ne savent pas toujours tout finalement. On pourrait même dire que franchement certains ne sont vraiment pas doués pour comprendre !
A ce moment, Émilie se redresse, me regarde dans les yeux. J’ai son attention complète.
Émilie : Papa et Maman sont nuls. Ils ne font jamais ce que je veux et ils ne comprennent rien à rien.
Un regard complice entre nous tisse un début d’engagement dans notre relation. Émilie me tend son jouet.
Émilie : Et toi ? Tu sais comprendre, toi ?
Th : Je ne suis pas sûre, mais est ce que je peux compter sur toi pour me dire si je te comprends et si je te comprends comme tu as besoin d’être comprise ?
Elle me sourit. On se tend la poupée qu’elle a trouvée dans ma boîte de jouets, plusieurs fois en se regardant. Elle me montre les habits qu’elle lui a mis et observe si je suis réellement en train de jouer avec elle. Si je suis réellement présente à elle en ce moment.
Th : Émilie, est ce que tu serais d’accord pour m’aider à aider tes parents que je te propose de faire un câlin un peu spécial avec tes parents ?
On continue à jouer avec sa poupée en silence à part quelques petits commentaires qui donnent l’impression qu’elle est passée à autre chose. Une petite bulle s’installe entre nous, on est tranquillement ensemble et ses parents nous regardent patiemment.
Et d’un coup, Émilie hoche la tête et pose sa poupée. Elle s’installe spontanément sur les genoux de sa maman et me regarde.
Émilie : Alors, on le fait ?
Th : Alors, c’est parti.
Émilie est donc à cheval sur les jambes de sa maman. Elles se font face. Je m’adresse au père.
Th : Monsieur, est-ce que vous seriez d’accord pour m’aider dans mon travail ?
Papa : Oui, bien sûr. (il enlève son manteau)
Je propose au papa de prendre place à leurs côtés, face à elles, comme si ses bras pouvaient les entourer toutes les deux.
Th : Lorsque vous serez bien installé à côté de votre fille et de votre épouse, je vais vous demander d'observer ce qui se passe entre le corps de la maman et celui de votre fille.
Le papa est bien concentré, il a les sourcils froncés et cherche à bien faire.
Th : C’est vraiment très bien ce que vous faites. Et lorsque votre attention se porte sur ce qui va se passer entre les corps de maman et Émilie, j’aimerais que vous observiez ce qui se passe dans le vôtre. Quel effet ça vous fait.
Ensuite, je m’adresse à Émilie.
Th : Émilie, je vais te demander maintenant de faire quelque chose de très spécial. Je voudrais que tu imagines que tu es en train de devenir toute petite, petite. Tellement petite que tu es capable de revenir dans le ventre de maman. (Elle glousse). Si petite, petite que c’est comme si tu étais dans le ventre de maman.
Th : … et Madame, je vais vous demander d’observer en retour ce que cela fait dans votre corps lorsque Émilie devient si petite qu’elle revient comme lorsqu’elle était dans votre ventre.
Ensuite, je m’adresse au papa pour accompagner ce processus. Je me mets en position méta, comme pour englober tout le groupe familial. Au début, je les accompagne par des tappings alternatifs entre les épaules de la maman et d’Émilie, jusqu’à ce que le papa se sente à l’aise pour continuer seul. Ensuite, je me mets au niveau du papa à faire du tapping sur ses épaules pour l’accompagner à accompagner la dyade mère-enfant.
Th : Monsieur, voilà. Je vais vous demander de continuer comme ça, c’est très bien.
la mise en forme de la dynamique relationnelle
Le père porte un regard plein de tendresse sur le couple mère-fille. Il prend soin de leur relation. La petite jette un œil sur son père et me cherche de temps en temps. Elle finit par se détendre et laisse faire le processus.
Ce câlin de ventre dure longtemps, trente minutes passent avant qu’un mouvement s’esquisse. La maman d’Émilie, petit à petit, s’enfonce dans son fauteuil, elle semble glisser vers le bas avec sa fille dans les bras qui suit le même mouvement. Leurs corps sont en train de se diriger vers le sol. Le papa continue le tapping et je me mets debout derrière le papa. Il se réajuste en se centrant corporellement sur sa chaise. Puis, Émilie se redresse un peu. Elle ne suit plus le mouvement de sa mère. C’est comme si son corps s’était accordé à celui de son père qu’elle ne regardait pourtant pas. Émilie, gigote du bassin et se réajuste sur les genoux de sa mère. Une fois le père et la fille sont physiquement accordés, la maman reprend une posture plus tonique, devient plus active, actrice du câlin et sa fille se love dans son cou.
C’est uniquement lorsqu’elles se rencontrent dans ce câlin que le papa se détend, il commence à avoir des mouvements plus fluides. Peu de temps après, Émilie se redresse et éloigne son buste de celui de sa mère. Elle regarde son papa et sa maman. Elle se lève et part jouer avec la poupée qu’elle avait mis de côté. La maman a un air sceptique et un peu déçu de cette séparation. Le papa a un sourire ravi aux lèvres. On laisse tout le monde se reconnecter à chacun. Monsieur et Madame se regardent en silence, ils reviennent à l’environnement du bureau et finissent par me regarder et hochant de la tête. Il est convenu que nous mettions fin à la séance.
Quinze jours plus tard, ils reviennent tous les trois au cabinet. Émilie arrive la première toute souriante, mais elle prévient qu’elle ne veut pas que la séance dure trop longtemps, elle a « des choses à faire à la maison ! » Malgré cette mise en garde, elle se pose et accepte d’écouter ce que ses parents ont à partager de leur expérience de la dernière fois.
La maman est ravie, « il n'y a plus de colères qui ne sont pas acceptables » pour les parents, « Émilie est bien plus agréable ». Elle reste quand même très proche de sa mère, mais accepte de faire plus d’activités avec son papa. Lui-même se sent plus disponible pour Émilie. Émilie confirme : « oui, papa joue avec moi dans ma chambre quand il rentre et que les enfants sont encore à la maison ». La maman se dit « bien plus à l’aise avec les enfants » qu’elle garde, car sa fille les accueille plus facilement et semble même accepter de jouer avec ceux de son âge.
Émilie rosie de plaisir et se redresse. Émilie devient plus active dans la conversation avec beaucoup de choses à dire à tout le monde. Elle ajoute des commentaires adaptés et fait preuve d’humour et partage ses expériences.
Th : (à l’adresse d’Émilie) J'aimerais savoir si tu veux bien m’aider encore un peu à aider ta famille ?
Émilie : Oui, d’accord !
Je demande aux parents de se mettre debout dans la salle et d’observer où ils souhaitent se mettre l’un vis-à-vis de l’autre. Ils acceptent et se mettent debout face à face à un mètre l’un de l’autre au milieu de la pièce.
Th : Lorsqu’on regarde tes parents tous les deux, là. Quel effet est-ce que ça te fait ?
Elle ne me répond pas mais spontanément, elle passe de l’un à l’autre en les touchant. Comme le tapping alternatif que nous avions pratiqué la séance dernière. Petit à petit, les parents se rapprochent et se prennent dans les bras. Émilie les regarde.
Th : Je me penche vers Émilie. Dis-moi, Émilie, et toi, lorsque nous regardons tes parents, où aimerais-tu te mettre?
Émilie se glisse entre ses parents comme pour les séparer mais ses parents ne bougent pas. Elle s’assied sur les pieds de sa maman face à son père et met ses bras autour des jambes de son papa.
J’accompagne les trois avec un tapping au niveau des épaules des parents. Émilie reste un peu entre ses parents puis s’en éloigne pour recommencer à faire du tapping avec moi entre ses parents.
Elle pousse un gros soupire et dit avec un grand sourire « c’est du bonheur dans le cœur !». Ses parents sont absorbés dans les bras l’un de l’autre et portent sur leur visage un grand sourire. Ce moment dure bien un quart d’heure et pendant ce temps, Émilie les regarde, tourne autour d’eux tranquillement, leur fait un câlin à chacun, puis se pose à côté de moi. Toutes les deux nous les regardons et acceptons inconditionnellement le temps dont ce processus a besoin. Émilie ne parle quasiment pas, mais son regard est tendre et impliqué. Elle regarde l’un puis l’autre et occasionnellement moi, on est complices dans cette attente.
Lorsque les parents se séparent progressivement et naturellement, la maman a la tête qui tourne un peu. Le vertige passe et elle dit : « C’est la première fois que nous pouvons faire un câlin sans que notre fille vienne s’interposer, sans nous dire que c’est interdit, sans qu’elle me prenne à part!»
A la fin de la séance, Émilie se retourne vers moi : Mais c’est pas fini !! Il faut que mon frère vienne. C’est important ! Benjamin fait partie de la famille !
Ses parents sont abasourdis d’entendre leur fille vouloir que son frère participe à ce moment d’exclusivité. Je lui dis qu’elle a tout à fait raison, et lui propose de demander à son frère de venir la prochaine fois au rendez-vous. Elle est ravie. Au moment où ses parents règlent la séance. Elle me tend des bonbons « moi, aussi, je te donne quelque chose ».
Je n’ai pas revu la famille après cette séance, donc cette séance avec Benjamin n’a pas eu lieu. Cependant, j’ai croisé la mère dans la rue environ un an plus tard. Elle m’a dit que les relations étaient bien plus apaisées à la maison. Émilie reparle encore de notre travail et il est plus plaisant pour la famille de passer du temps ensemble. La maman a également décidé d’effectuer un travail personnel pour un autre problème et le papa est toujours investi dans sa relation aux enfants.
Discussion
Ce travail thérapeutique du “câlin de ventre” propre à la Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels est une illustration de ce qui est possible de faire lorsque les liens d’attachement entre les enfants et leurs parents sont en difficulté. Il s’agit de permettre aux familles de faire une expérience sécure par la fusion des corps et d’internaliser ce lien, corporellement, et de manière incontestable. Cette internalisation présente dans le corps permet par la suite la défusion, la séparation en lien. Cette expérience corporelle donne la sécurité et, par conséquent, l’autorisation d’aller à la découverte d’autres expériences en autonomie.
La TLMR me permet de mettre en place les conditions nécessaires à ce que ce processus naturel de vie émerge. De ma place de thérapeute, je ne suis qu’un guide. Un tiers prêt à accepter et accueillir inconditionnellement un phénomène tout à fait intime et naturel. Ce phénomène est le processus de vie. Un processus qui émerge spontanément et qui prend une forme et une direction qui lui est propre.
En travaillant avec ces deux familles, j’ai observé et ressenti qu’ils avaient fait l’expérience d’une rencontre spécifique, dans une relation authentique et réciproque permettant l’émergence d’un lien d'attachement sécure. Un lien qui va se renforcer à travers les expériences qu’ils vont vivre ensemble par la suite. Le partage de ces expériences va les encourager à se découvrir davantage, à se comprendre. Jusqu’à oser faire l’expérience du similaire et du différent sans sentiment de danger du lien initial.
L’illustration du cordon ombilical qu’utilise Agathe, la maman de Louis, exprime justement sa découverte de cette permanence du lien avec son enfant qui lui permet d’envisager d’accueillir un nouvel enfant. La découverte que fait Émilie lorsqu'elle s’aperçoit que ses parents peuvent s’embrasser sans l’abandonner lui permet de s'ouvrir et de proposer de partager cette expérience avec son frère.
Conclusion
L’arrivée de l’enfant dans le monde qui l’accueille nécessite que son entourage soit en capacité de lui apporter une relation de sécurité et de confiance. Si les figures d’attachement ne parviennent pas à sécuriser ce lien, l’enfant sera vulnérable et présentera des comportements difficiles. C’est pour cela que le travail thérapeutique au-delà de la technique a pour objectif de mettre l’accent sur les relations au sein du lien parents-enfant.
La Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels et particulièrement avec le câlin de ventre est centré sur ce lien d’attachement fragilisé. Il permet aux enfants de faire l’expérience d’une relation sécure, et aux parents de (re)expérimenter corporellement sa fonction de caregiver, c’est-à-dire de prendre soin, au sein d’un espace sécure. Par effet mimétique, l’enfant pourra prendre appui sur cette relation sécure à son parent pour internaliser ce lien d’attachement et s’autoriser, à son rythme, à se séparer en lien et reprendre son processus naturel de développement psychoaffectif.
Cette expérience partagée en thérapie, comme une étape dans leur vie, permet par la suite de développer des ressources chez chacun de ses membres afin de construire ensemble et en autonomie de nouvelles aventures .