Une vulnérabilité partagée 

Les vertus thérapeutiques de l’authenticité et du dévoilement du thérapeute

  

 « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village » Tolstoï

 Avant de commencer mes études de psychologie clinique, je pensais naïvement que pour accompagner des patients il fallait avoir tout vécu : la maladie, le deuil, la séparation, la maternité… Je me questionnais sur comment « être thérapeute » et aider les autres si je n’avais vécu pas une expérience similaire ?

 Quelques années plus tard, ma vie de thérapeute et de personne s’étant enrichie de multiples expériences, mon questionnement s’est transformé en « comment faire lorsque nous avons vécu des situations similaires à celles de nos patients afin de ne pas les polluer avec nos propres vécus. Consciencieusement, je souhaitais préserver l’espace thérapeutique de mes propres problématiques et ressentis, afin de garder une « neutralité bienveillante » .

Cependant, c’était sans imaginer que les patients pouvaient repérer, malgré moi, certaines de mes vulnérabilités et à m’amener à les révéler. C’est ainsi que Margot fut une patiente marquante dans cette expérience de dévoilement. Une expérience passionnante qui m’a permis d’autoriser pleinement à ma vulnérabilité à devenir une porte d’entrée à notre rencontre, un engagement en direction d’une relation de confiance. C’est sur ces bases de confiance et d’engagement que nous avons pu poursuivre en direction de l’objectif de Margot.

  

Margot et la rencontre « entre femmes » 

 

La première fois que je rencontre Margot, son mari est présent. Ils me sollicitent pour annoncer à leur fille leur séparation. Quelques mois plus tard après avoir accompagné la famille dans cette transition, quelques mois plus tard, Margot revient avec sa fille seule pour des difficultés relationnelles avec ses paires. Cette petite fille est très intelligente et a toutes les ressources nécessaires pour se sortir de ces dilemmes amicaux : avec un ou deux échanges, elle trouve les solutions à ses problèmes. 

Un an plus tard, Margot reprend rendez-vous, mais cette fois-ci, seule. Quand je viens la chercher dans la salle d’attente, j’observe qu’elle est assise dans un coin loin de la porte de mon bureau, contrairement aux fois précédentes. Bien qu’elle perçoive ma présence, elle n’initie aucun mouvement dans ma direction. Je patiente un peu et elle finit par lever les yeux vers moi.

Cette fois-ci, ce n’est ni l’épouse, ni la maman que je vois, mais une très jeune fille apeurée. D’un geste de la tête, je lui propose de venir à ma rencontre. Même si son corps se montre très récalcitrant, elle finit par prendre toutes ses affaires bien serrées contre elle et vient avec peu d’entrain jusqu’à moi. Avant même de rentrer dans mon bureau, elle dit à voix basse « c’est comme si j’allais chez le dentiste me faire arracher une dent ».

Une fois dans mon bureau, je m’installe naturellement dans ma chaise à roulette, dos à mon bureau et face à la pièce. Margot ne parvient pas à trouver une place où s’installer. Elle pose à peine ses affaires sur un fauteuil et elle reste près de la fenêtre, à l’autre bout de mon bureau. Son regard se porte uniquement sur l’extérieur.

Je ne cherche pas à ce qu’elle s’asseye, ni à lui parler. J’attends. Quelques instants après, je recule un peu plus ma chaise et je me centre en connectant mes pieds bien au sol. J’avoue que son comportement m’est très étranger, je ne reconnais pas la femme des séances précédentes. Corporellement, je le lui envoie le message que je vais prendre le temps de chercher une position plus confortable pour moi avant de m’adresser à elle. Puis, ne comprenant pas ce qui se joue, à la fois chez elle et dans la relation thérapeutique, je choisis de patienter et d’observer.

Je ressens chez Margot une attitude de méfiance voire de défiance à mon égard. Je ne peux présager de ce qui va se passer. Je perçois uniquement dans son langage corporel que mon engagement est mis à l’épreuve. A ce moment-là, c’était comme si notre relation dépendait de cet engagement mais je ne suis pas prête à faire n’importe quoi pour préserver ce lien. La violence de son corps et de ses mots mettent en éveil tous mes sens. Je continue à me recentrer sur mes propres ressentis, à m’ajuster corporellement et à observer en retour les effets chez elle. Cette phase d’approche est un réel travail de patience et d’observation.

Pendant ce temps, Margot effectue des allers-retours le long du mur, tout en regardant à travers les différentes fenêtres. Puis, elle me répète :

  

Margot « C’est comme si j’allais chez le dentiste me faire arracher une dent. Je déteste les psy, ils sont comme les prêtres et les dentistes »

Thérapeute « Ah ? »

M. « Oui, enfin je ne dis pas ça pour vous vexer, mais c’est vrai, les psy et les prêtres sont des experts, ils savent tout, ils nous conseillent avec de la théorie, ils font comme s’ils savaient tout. Mais y a rien d’humain là-dedans, c’est de la morale ou de la technique.»

Th. « Ok, je peux l’entendre, mais alors qu’est-ce qui fait que vous venez justement chez, moi qui exerce comme psy ici? »

M. « Et bien justement, je ne viens pas voir la psy. J’ai une demande un peu bizarre à vous faire. »

Th. « Ok »

M. « C’est horrible, j’ai l’impression d’aller me faire arracher une dent, j’ai super peur de ce qui va se passer ici »

Ma confusion est grande, ma tête se sent vide et mon corps est lourd, et je ne comprends toujours pas ce qui anime Margot.

Th. « Est-ce qu’il s’est passé quelque chose lorsque vous êtes venue ici, qui anime cette peur ? ou est-ce que vous imaginez qu’il peut se passer quelque chose maintenant qui puisse créer cette peur si présente chez vous là? »

M. « Ben, c’est un peu les deux, j’ai vu quelque chose dans votre regard qui n’appartient pas à la psy. Quelque chose que vous auriez vécu qui ressemble à ce que je vis en ce moment. C’est à la femme qui a vécu la même chose que moi à qui je veux parler. Pas à la psy »

Th. « Et c’est-ce qui vous fait si peur ? »

M. « J’ai peur parce que je ne veux pas que ça soit la psy qui me réponde ou qui m’aide, c’est une demande bizarre, non ? »

Th. « J’avoue que c’est une demande nouvelle pour moi. Mais si j’ai bien compris vous avez vu quelque chose dans mon regard qui vous fait dire que j’aurais vécu la même chose que vous et que c’est à celle qui a vécu cette même situation à qui vous souhaitez parler ? »

M. « Oui, alors je ne sais pas si vous avez vécu la même situation mais je vois que vous avez souffert, vous avez souffert en tant que femme, et c’est à cette femme que je veux parler »

Je suis prise de court, je ne sais pas quoi répondre, je prends un moment pour intégrer cette demande qui vient créer un effet de panique. Mon cœur bat plus fort et ma tête se pose beaucoup de questions à la fois : Qu’est-ce que je fais ? Qu’a-t-elle vu ? Comment me positionner vis à vis de cette demande ? Mais où est la caméra cachée !! ?

 

Th. « Qu’avez-vous vu exactement qui vous fait penser que nous avons vécu en tant que femmes une souffrance similaire ? »

M. « Y a eu des brillances dans vos yeux quand je vous ai raconté mon histoire, j’ai vu des réactions, petites, mais elles étaient bien là »

Th. « Ok, donc les brillances dans mon regard vous ont parlé de souffrances similaires »

M. « Oui, je veux parler à la femme, non à la psy »

Th. « Ok, mais on est d’accord que nous sommes dans mon bureau de psy ? »

M. « Oui, je ne viens pas chercher une copine, mais une femme qui a vécu. J’ai plein de copines, je parle avec elles mais elles partagent leur avis elles parlent d’elles. Je ne veux pas ça je peux le faire, je le fais déjà d’ailleurs. Là, j’ai besoin d’une rencontre entre femmes.»

Th. « Très bien, mais est-il acceptable que cette rencontre entre femmes se fasse dans ce cadre, le cadre de ce bureau de psychologue? »

M. « Oui, bien sûr, je sais que vous êtes psychologue, je sais que peux vous faire confiance, je vous ai vu avec ma fille et ma famille »

Th. « Donc, si je comprends bien, d’un côté vous avez repéré chez moi une brillance dans mes yeux qui dévoilent une souffrance de femme avec laquelle vous souhaitez que nous travaillions et de l’autre il y a une expérience de travail ensemble qui vous permet d’avoir confiance dans notre relation ? »

M. « Oui, c’est bien ça »

 

A partir de ce moment-là, nous avons commencé à aborder la souffrance qui l’habite et qui l’a amené à travailler avec moi. A chacune de mes interventions, je travaille de manière dissociée en lui proposant de répondre à la question ou au témoignage qui lui parle le plus.

 

M. « C’est dur, il ne me répond plus (elle me parle de son nouvel amoureux), il ne sait pas ce qu’il veut, il est perdu et moi pendant ce temps je souffre et je ne sais pas quoi faire …»

Th. « La psy, que je suis, vous propose : « et quand vous vous connectez avec cette souffrance présente chez vous, quelle forme prend-elle ? » et la femme, que je suis, dirait : « lorsque j’entends ce que vous dites, ce qui me vient c’est une expérience, est-ce que c’est ok que je la partage avec vous ? »

M. « C’est la femme que je veux entendre »

Th. « Ok, lorsque j’entends votre récit, ce qui me vient, c’est un souvenir, celui d’un moment de ma vie où j’attendais, j’étais perdue sans personne à qui me confier. Un besoin accru de partager un secret était présent chez moi et me brulait de l’intérieur. Le silence à tenir était violent et le sentiment de solitude brutal. Lorsque je me connecte avec ce souvenir, là maintenant, il y a deux sensations qui me viennent. Une boule lourde dans la gorge avec un sanglot qui ne s’exprime pas mais en même temps des papillons dans le ventre, un sentiment que c’est aussi une expérience intime, riche, fort et que j’ai de la chance de l’avoir vécue »

M. « C’est étrange que vous disiez cela, car en fait c’est la première fois que je suis aussi amoureuse, c’est la première fois que je vis quelque chose d’aussi fort. C’est tellement fort et douloureux parce que je sais que ça pourrait être encore meilleur, plus beau si seulement c’était pas si compliqué. Avec mon mari je n’étais pas amoureuse comme ça, c’est vrai que j’ai de la chance »

Th. « La psy ici (je fais un mouvement vers la scène imaginaire) vous propose de partager ce que votre corps ressent lorsque vous dites que vous avez de la chance de vivre un sentiment amoureux comme ça, la femme ici présente (je fais un mouvement vers un autre endroit sur la scène imaginaire), vous regarde et vous dit, qu’elle ressent que c’est bon de vivre ça alors que ça fait mal en même temps »

M. « Je réponds à la psy, c’est chaud et doux d’un côté et de l’autre ça me tord le ventre, j’ai un sourire niais d’un côté et des larmes qui coulent en même temps »

Th. « Ok, donc d’un côté on a des larmes et le ventre qui se tord et de l’autre y a de la douceur chaude avec un sourire niais »

M. « Oui »

Th. « La psy dit : Quelle forme est-ce qu’on pourrait donner à chaque partie ? La femme dit : aidez-moi à mieux comprendre ce que vous ressentez »

M. « On dirait que la psy et la femme veulent la même chose ? »

Th. « Je crois oui »

M. « Et bien d’un côté, y a une jeune femme en robe rose qui tourne sur elle-même de bonheur et de l’autre elle est habillée de noir en boule dans un coin, c’est exactement ça. Mon quotidien c’est ça, je passe des larmes aux rires en peu de temps. Mes amies ne me comprennent pas et me conseillent en fonction de mon état ce qui fait qu’accentuer mes humeurs. Il me semble que vous comprenez les deux, ici les deux cohabitent »

Th. « Et lorsqu’on met les deux femmes ici qui cohabitent au milieu ça donne quoi ? »

M. « Ça donne que je me vois aller lui parler. Lui dire ce que je ressens. J’ai peur en le disant mais en même temps je respire, ça se détend »

Th. « La psy vous demande si c’est acceptable que nous arrêtions la séance ici et la femme vous demande s’il est acceptable de lui partager ce que vous aurez fait d’ici la fois prochaine »

M. « Je dis oui aux deux. Merci. »

 

Lors des entretiens suivants, la méfiance s’est progressivement apaisée et la confiance dans la relation retrouvée a permis à ce que je puisse à nouveau me réassocier dans nos échanges. Je continuais à partager mes témoignages de vie et de ressenti lorsque cela me semblait juste et utile pour notre travail.

 

Toucher et être touchée.

 

Dans les études de psychologie, Il nous est enseigné de ne pas montrer ce que l’on ressent, d’être dans une posture de « neutralité bienveillante ». Étudiante, j’avais sagement accepté cette injonction. Je pense que cela m’arrangeait à l’époque. Il y avait de la pudeur à ne pas me montrer, et toujours dire que tout allait bien à mes patients bienveillants et polis qui me le demandaient. 

Freud, au début du XXème siècle, revendiquait cette posture en considérant nécessaire pour l’analyste de rester froid et impénétrable, afin de donner libre cours au jeu de la projection. Il proposait de « prendre le chirurgien comme modèle, en laissant de côté toute réaction affective et jusqu’à toute sympathie humaine pour n’avoir qu’un seul but : mener aussi habilement que possible son opération à bien. » Cette technique, selon lui, permettait à l’analyste de respecter la singularité du patient et de travailler avec impartialité.

Dans cette vision, cette posture a à la fois à cœur de protéger le patient et le thérapeute. L’idée que le transfert puisse prendre le pouvoir sur la relation nécessite une distance indispensable. C’est également un moyen de laisser place à la découverte : « Les meilleurs résultats thérapeutiques s’obtiennent lorsque l’analyste procède sans s’être préalablement tracé de plan, se laisse surprendre par tout fait inattendu, conserve une attitude détachée et évite toute idée. » (1)

Je me questionne aujourd’hui sur l’aspect de toute-puissance que cette posture peut revêtir. Une image d’expert qui peut aussi nous être donnée et renforcée par le patient. Combien de fois n’ai-je entendu « Vous devez être une mère extraordinaire quand je vois comment vous travaillez avec les enfants alors que la réalité était évidemment toute autre. Je m’en sortais avec un « Ah, les cordonniers, vous savez… » .

 

Aussi, cette forme d’impartialité peut parfois prendre des airs d’indifférence. Dans un entretien André Green, pointe d’ailleurs cette injonction contradictoire : « la Neutralité bienveillante est un oxymoron. Il y a une contradiction entre les termes. En effet, comment peut-on être neutre et en même temps bienveillant ? Si on est bienveillant, on n’est pas neutre ; si on est neutre, on n’est pas bienveillant. » (2)

Est-ce qu’il s’agit donc que le thérapeute soit indifférent, impersonnel, impénétrable ou est-ce que le patient a besoin d’entendre qu’il y a des choses qui nous touchent dans ce qui les touche pour pouvoir prendre appui dessus dans une intention thérapeutique ? 

 

J’observe désormais que les expériences partagées venaient créer un effet de dissociation chez moi, entre la représentation de ce rôle de réceptacle neutre du psychologue expert et ce que je pouvais ressentir à l’écoute de mes patients et qui pourraient enrichir le travail de thérapie.  Avec la pratique et l’expérience, je ne peux plus faire comme si j’étais dans une bulle à part, indifférente à ce qui peut m’être partagé. Exactement, comme dirait A. Green « Ce qui choque, c’est lorsque l’on ne donne rien en échange. Si un patient vous dit cela et que vous ne lui donnez rien en échange, il a des raisons d’aller plus mal, si vous mettez une limite à votre action. »

 

Mon humanité est profondément touchée par celle de mes patients. Des récits de vie peuvent me faire venir les larmes aux yeux. Je peux rire aux éclats avec mes patients. Je peux penser à ma vie en écoutant la leur et imaginer ce que je ferais si j’étais à leur place. Quelle richesse de percevoir, imaginer, ressentir des choses en lien avec les récits de mes patients et les utiliser au service de la thérapie. De personne à personne, je vibre à leurs histoires, leurs ressentis et à leurs mots.

 

Cependant, Margot m’a poussée à aller plus loin : être pleinement moi au travail. Margot est précisément venue chercher la femme, et non la thérapeute. Celle qui a souffert, celle qui peut comprendre par l’expérience, ressentir dans son corps et témoigner. Répondre à cette demande m’apparaissait tout à fait naturel, mais la formulation fut tellement directe et franche qu’elle m’a déstabilisée. Mon cœur battait très fort et j’avais l’impression d’être découverte, mise presque à nu. Je ne pouvais pas utiliser les paravents habituels que nous procurent nos outils avec des phrases détournées. Il aurait été injuste de rester cachée alors que cette demande était un réel dévoilement pour Margot. J’aurais failli à sa demande d’aide qui venait me partager quelque chose de très vulnérable chez elle. Elle avait dépassé sa pudeur pour faire un grand pas en ma direction. C’était à moi de jouer, il fallait saisir cette main qui demandait de l’aide.

 

L’enjeu de cette nouvelle étape de thérapie était la question de l’authenticité, du dévoilement, de l’expérience commune de la souffrance. Des expériences émotionnelles qui sont de l’ordre de l’universel. Nous pouvons tous faire appel à quelque chose dans notre vie qui peut résonner avec l’expérience de la souffrance. Il s’agissait pour moi de proposer une rencontre sur un terrain commun que sont la vulnérabilité et la souffrance, afin que cette épreuve humaine soit partagée et que notre échange devienne une ressource pour Margot.

 

Notre travail en tant que thérapeute est de proposer aux patients de vivre en thérapie des moments qui soient des expériences affectives et émotionnelles correctrices, et ainsi de lever les obstacles qui peuvent les empêcher d’avancer dans leur vie. Si ces expériences sont réelles, authentiques et sincères, il se peut que nos patients puissent prendre appui dessus, dans l’intention ensuite d’ avancer en autonomie dans leur vie à l’extérieur de l’espace thérapeutique.

Afin que la rencontre puisse avoir lieu, il m’est apparu nécessaire d’accepter de dévoiler cette part de vulnérabilité chez moi, de la partager au service de la relation. Ne dit-on pas que c’est la rencontre humaine qui est thérapeutique ?

 

Dans cette intention, j’ai accepté la demande de Margot : « C’est à la femme qui a vécu la même chose que moi à qui je veux parler. Pas à la psy. » Mais alors comment faire ? Comment exprimer cette part sensible du thérapeute sans pour autant, comme dirait Bion  « ne (…) jamais (...) perdre le sentiment d’atmosphère de travail dans une séance ? ». Comment mettre en place un cadre sécure thérapeutique où il est possible de faire exister cet « oxymore »  : la part d’humanité sensible et la part thérapeutique de travail. Que ce partage enrichisse et soit utile à la thérapie ?

 

Afin que nous restions dans le cadre de la thérapie, j’ai choisi d’exploiter la voie de la dissociation. Une dissociation thérapeutique qui permet d’accéder à deux parties de moi qui étaient vues et appelées par Margot. Cette démarche m’a permis de faire parler ces deux voix : celle de la femme et celle de la thérapeute.

 

Pour sécuriser ces approches complexes, la Thérapie du Lien et des Mondes Relationnels (TLMR) nous enseigne comment mettre en scène la dissociation en prenant appui sur certains outils, dont l’externalisation.  Ainsi, en thérapie, tout ce qui me vient sur un mode personnel et qui m’apparait utile au travail thérapeutique va être partagé de manière indirecte, par des externalisations. C’est-à-dire, sans avoir à exposer le contenu de mon expérience, ce sont mes ressentis et mes pensées que je présente sur un mode décentré. Ceci afin de proposer un regard facilitant l’émergence d’un sentiment de singularité ou d’appartenance.

 

Avec Margot, le contexte m’a poussée à aller plus loin encore : expliciter ma voix et dévoiler mes regards. Cette part intime était réellement sollicitée sur un mode direct. En faisant parler mes deux voix, en exprimant mes deux regards, Margot a eu la possibilité de percevoir les deux et de choisir celui avec lequel elle souhaitait interagir. Elle a pu accéder à une vision complète de ce qui me venait. Les deux regards étaient partagés sans que les deux niveaux ne soient pour autant confusionnés.

 

Pour que cela soit possible, j’ai proposé d’utiliser l’espace entre nous comme un endroit délimité sur lequel une scène imaginaire était positionnée. L’intention de cette scène imaginaire est de pouvoir y déposer nos externalisations, afin d’y porter notre attention et trianguler avec. Ce travail décentré facilite la contenance sécurisant le travail pour le patient mais aussi pour le thérapeute. Il devient alors possible de partager les formes que prennent nos perceptions. Cela peut être des images, de pensées ou encore de sensations corporelles. Ces mises en forme sont ce que nous appelons en TLMR des externalisations partagées sur la scène imaginaire.

 

De cette manière, il m’a été possible de mettre en scène la forme que prenaient ces deux femmes qui m’habitaient. On pouvait ensemble les observer, interagir avec et par cette triangulation entrer dans une relation dynamique avec elles. J’étais à la fois dedans et dehors, je pouvais partager pleinement ce que ces deux femmes pouvaient ressentir en triangulant avec elles. Margot portait alors son regard sur elles, et non plus directement sur moi. Cela nous apportait quelque chose de très intime et pourtant ajusté car cela respectait la pudeur de chacune de nos ressentis.

 

En partageant les effets, les images et les formes que prenaient ces effets, cela a permis à Margot de se sentir moins envahie par son expérience et ses représentations. Et pour ma part, j’ai pu témoigner et exprimer ce qui me venait de manière simple. En les mettant au milieu de la scène imaginaire, nous avons pu trianguler avec les femmes mises en scène et observer ces deux protagonistes interagir avec Margot.

 

Pour permettre à ma patiente de partager sa souffrance et d’accepter de rentrer dans une relation sécure ensemble, il a fallu passer par cette expérience intime partagée avec des outils qui sécurisent à la fois la patiente et la thérapeute. Nous avons pu faire un pas de côté vis-à-vis des évènements eux-mêmes, tout en nous reconnectant avec les effets relationnels entre l’évènement et Margot. Accepter de jouer ce jeu de la réciprocité nous a permis de nous reconnecter avec les effets universels de ce que la relation a d’humain.

 

Comme nous l’observons dans cette vignette clinique, le partage d’expérience se réalise à un niveau affectif et émotionnel. Il est ainsi possible de toucher et d’être touché par les effets de ce que l’autre témoigne, dans quelque chose à la fois d’intime et de respectueux, la rencontre se réalisant dans le registre de l’universel. Nous ne sommes alors pas centrés sur la narration des faits mais bien les effets de ces évènements sur soi.

 

Il me semble que nous ne devenons pas thérapeute pour rien. A la fois notre humanité et les valeurs qui nous habitent sont touchées par ces situations humaines. Cela reflète pour moi la simplicité toute nue de l’universalité de la rencontre humaine, celle que nous proposons en thérapie dans un contexte de sécurité.

 

Pour conclure, il me semble important au regard de ce sujet de donner la place également à la voix de Margot qui a accepté de nous partager son témoignage de cette expérience.

 

 

Témoignage de Margot

 

Au carrefour de ma vie personnelle et professionnelle, je me suis retrouvée dans une période de profonde vulnérabilité. La fin difficile de ma relation avec mon mari a eu des répercussions directes sur ma confiance en moi, influençant à la fois mon travail et mes relations au sein de mon équipe.

C'est à ce moment précis que j'ai décidé de faire appel à une aide thérapeutique. Pour quelqu'un comme moi, dotée d'une personnalité intense et d'un franc-parler prononcé, franchir cette étape représentait un défi de taille. Mon éducation m'a toujours appris à maîtriser ma pudeur, à ne jamais laisser transparaître mes émotions par crainte de paraître vulnérable. À l'époque, envisager de consulter un psychologue semblait tout simplement inenvisageable.

En tant que personne hautement sensible, mes sens sont constamment en ébullition, et je suis extrêmement réceptive aux émotions. Dans des périodes de nervosité intense, tant sur le plan physique que mental, faire confiance devient un défi. Partager mes émotions et me montrer vulnérable était un exercice périlleux, et cela reste un défi aujourd'hui.

Je suis consciente qu'au début, Solène a peut-être ressenti ma méfiance, voire une certaine hostilité dans mes paroles et mes réactions. En tant qu'observatrice naturelle et méfiante, je capte les signaux non verbaux de mes interlocuteurs et perçois leurs émotions. Je pense qu'inconsciemment, je cherchais à amener Solène à s'ouvrir en partageant certaines de mes vulnérabilités. Mon subconscient me poussait à l'interroger sur son état émotionnel, à exprimer mes préoccupations quant à sa journée, son bien-être, ou sa disponibilité à discuter.

Ma quête d'équité m'a probablement conduite à chercher un dialogue avec une personne qui se situe à mon niveau plutôt qu'avec un "thérapeute" appliquant des méthodes apprises à l'école. Établir un climat de confiance mutuelle était, selon moi, fondamental. Cela requiert une attitude particulière, même si je peine à la définir complètement.

C'est probablement pourquoi j'ai osé poser la question à plusieurs reprises : "Je ne veux pas votre avis de thérapeute, mais j'aimerais connaître votre ressenti en tant que femme." Les yeux ont une grande importance pour moi, car je suis très empathique et attache beaucoup d'importance à la sincérité. Solen, très professionnelle, n'a jamais été déstabilisée, mais je pouvais percevoir dans son regard qu'elle partageait une certaine souffrance.

Je ne cherchais pas à remettre en cause son expertise. La présence d'une personne authentique, qui ose se montrer telle qu'elle est, recentre naturellement les discussions sur les sujets importants. Je souhaitais une véritable conversation constructive.

Je conçois que mon approche ait pu sembler audacieuse et peu conventionnelle, mais se sentir écoutée (et non seulement entendue) est pour moi la première étape cruciale, pour autant que cette écoute soit sincère et authentique. Je cherchais incontestablement une oreille attentive, bien que discrète. 

Cela peut sembler présomptueux, mais je reviens à l'idée d'être à égalité, ce qui, à mes yeux, est essentiel pour gagner le respect de l'autre et avoir une discussion mutuellement bénéfique.

Pour moi, il est important d'être à l'aise physiquement, dans un environnement propice, mais il est tout aussi crucial d'être libre de ses pensées et de ses réactions en présence d'autrui.

Même si ma démarche peut sembler atypique, elle a été bénéfique pour moi dans le cadre de mon "processus de thérapie" (même si j'ai encore du mal avec ce terme). Peut-être a-t-elle été utile pour Solène d'un point de vue personnel ? Je ne cherche pas à le savoir.

Avant d'être des professionnels, avant de jouer nos rôles au quotidien, nous sommes tous d'abord des êtres humains, des âmes interconnectées. J'ai saisi ces connexions.

Je tiens à remercier Solen du fond du cœur et je me réjouis de la suite de notre parcours.

Solen Montanari

  

Bibliographie

 

1. Freud S., La technique psychanalytique, P.U.F., Paris, 1953

 

2. Baudesson D.  Entretien avec André Green, Société Psychanalytique de Paris, 2007

 

Bardot V., Stéphane R. Illustrations cliniques et pratiques en thérapie du lien et des mondes relationnels, Satas, 2023

Montanari S., La Therapie du truc, Hypnose et therapie brèves n° 68

Vergely B., La vulnérabilité ou la force oubliée, Poche, Le passeur, 2023 

 Green A. Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, 2002 PUF.

 

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