Le don contre don: une richesse thérapeutique partagée à multi-niveaux
Cet article est un extrait d’un mémoire produit dans le cadre de la formation à la thérapie Narrative à l'institut Mimethys. Nous avons été très surprises de la grande portée des effets de ce travail et avons donc souhaité partager avec nos collègues thérapeutes mais aussi avec nos patients la richesse du “don contre don”.
Cette expérience a pour intention de proposer à la patiente de découvrir comment son travail avec sa thérapeute enrichit cette dernière ainsi que la communauté des thérapeutes. Cette communauté enrichie de cette pratique est en retour en meilleure capacité d’accompagner et au final d’enrichir la vie de ses patients.
Cette séance s’est articulée autour de 4 temps: une séance filmée où la thérapeute de Laurence s’est mise à sa place, témoignage filmé des 2 thérapeutes à l'issue de la séance, visionnage de la séance par la patiente et son thérapeute, témoignage de la patiente le lendemain du visionnage.
La carte choisie pour cette séance est celle de l’exception. Elle permet de travailler en prenant appui sur les ressources et d’activer la carte du témoin extérieur.
T1 (thérapeute) Solen propose à Géraldine de se connecter avec sa patiente afin de l’incarner pendant l’expérience. elle demande à la patiente son prénom et son âge afin d’amorcer la relation: Laurence, 50 ans
T1 (thérapeute): Très bien. Donc, Laurence. Je me demande, ce qui vous amène à me voir aujourd'hui ?
T2 (patiente): J'ai quand même du... J'ai du mal avec... J'ai du mal à être à l'aise avec les autres. J'ai plusieurs... Je pourrais vous parler de plusieurs problèmes, mais je dirais que là... J'ai l'impression que les autres, franchement, ils sont toujours mieux que moi. Tout le monde est mieux que moi. Vraiment, tout le monde est mieux que moi.
Externalisation du problème: prise de position
T1 (thérapeute): Quand vous dites, juste que je comprenne, vous me dites : J'ai l'impression que tout le monde est mieux que moi ou tout le monde est mieux que moi ?
T2 (patiente):Tout le monde. Tout le monde est mieux que moi.
T1 (thérapeute):“Tout le monde est mieux que moi”. Quand vous dites que ce qui vous amène aujourd'hui, c'est que “tout le monde est mieux que moi”, c'est que ce “tout le monde est mieux que moi”, ça se vit comment ?
T2 (patiente): C'est insupportable.
T1 (thérapeute): C'est insupportable, ce “tout le monde est mieux que moi”.
T2 (patiente): Ce qui est insupportable, c'est que... En fait, je peux rien faire. Je peux rien faire. Je peux rien faire, c'est partout. Je peux pas m'occuper de mon fils. J'aimerais accompagner Gustave, que ce soit plus facile à la gym Donc, j'aimerais... Il y a des petits moments où c'est mieux, mais quand même, c'est toujours là, ce truc. Ok.
T1 (thérapeute):D'accord. Donc, il y a: “C'est partout, c'est tout le temps” et puis, il y a “mon fils Gustave”. C'est quoi le lien entre: “Tout le monde est mieux que moi”, “c'est partout, c'est tout le temps”. Et puis, il y a “mon fils Gustave”.
T2 (patiente): C'est pareil. Je fais de mon mieux avec Gustave, mais je ne suis pas... Je vois bien que les autres mamans, elles sont mieux que moi. Moi, j'ai l'impression de ne jamais y arriver avec lui. J'ai l'impression de ne jamais... Voilà… les mamans à l'école… il y a les mamans…
T1 (thérapeute): … Font mieux que moi ?
T2 (patiente): Oui. Je pense ou oui, vraiment toutes les mamans sont meilleures que moi ou font mieux. Non, elles font mieux que moi, c'est clair. Moi, je m'énerve….Des fois, je lui parle mal, je suis pas patiente.
T1 (thérapeute): Et quand vous nous dites que le problème qui m'amène, c'est que “tout le monde fait mieux que moi”, “partout”, “tout l' temps”, “même toutes les autres mamans du monde entier font mieux que moi, alors que j'ai un petit garçon de neuf ans” et que vous aimez beaucoup, si j'ai bien compris. Et vous me dites: “Moi, je m'énerve”. Et quoi ? Vous m'avez dit: “Je m'énerve et…”
T2 (patiente): Je lui parle mal, des fois. Je lui parle mal. Je peux être un peu, pas violente, mais c'est pas: Je suis agressive.
T1 (thérapeute): Mais il y a quand même cette violence et cette agressivité et cet énervement. Et, en plus, c'est douloureux avec Gustave.
T2 (patiente):Ça me met très, très mal à l'aise de vous raconter tout ça.
T1 (thérapeute): Quand vous dites “ça me met très mal à l'aise de raconter ça”, ça vous met mal à l'aise au point que c'est impossible d'en parler et il faut qu'on fasse une pause ? Ou est-ce que ça vous met mal à l'aise, mais on peut peut-être continuer à explorer le problème qui vous amène
T2 (patiente): Non. J'ai quand même un peu l'habitude de ce mal à l'aise. J'ai envie que ça s'améliore.
T1 (thérapeute): Oui, et quand vous me dites: J'ai envie que ça s'améliore, si c'est OK pour vous, j'ai envie de vous témoigner ce qui me vient. J'ai envie de comprendre ce qui se passe entre vous et Gustave et ce qui fait que chez vous, c'est aussi douloureux d'oser venir jusqu'à mon cabinet, exposer quelque chose qui vous est difficile à dire et qui peut même créer un sentiment de honte. Alors du coup, je me dis: Pour que vous ayez fait toute cette démarche-là, moi, ça me donne envie de mieux comprendre pour peut-être éventuellement vous aider. Vous seriez prête à m'aider à comprendre ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Je vais vous proposer un truc un peu étrange. On va imaginer là, ensemble pour que ça soit plus confortable qu’il y a Gustave, devant nous. Il est comment Gustave ? À quoi il ressemble ? (fixation du regard en triangulation sur la “scène imaginaire”)
T2 (patiente): Il est plein de vie, Gustave. Il est extrêmement fin, il est drôle. C'est un petit lutin. Il est... Oui, il est... Il est plein de vie. Il sait quand même ce qu'il veut. Et voilà.
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Et puis, “je me demande en plus qu'est-ce que je peux lui offrir en plus à ce petit garçon en pleine vie, ce lutin”. Et juste que je voie bien la scène. C'est donc le soir, il y a Gustave, il y a sa maman. Et qu'est-ce qui s'y passe là pour qu'il y a cette violence, cette agressivité, cette colère qui puisse sortir ?
T2 (patiente): Des fois, il fait pas, il ne fait pas tout à fait comme... Vous voyez, je suis fatiguée, je ne suis pas très patiente alors, en même temps, la nourriture est un peu compliquée avec Gustave. même si ça va mieux. Je suis nulle. Je vois bien que je ne fais pas ce que… Je ne sais pas ce que je fais. Il faudrait faire autrement.
T1 (thérapeute): Quand vous dites: Je rentre le soir, vous rentrez du travail ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Donc, après une longue journée de travail, vous rentrez à la maison, il faut faire le repas. Et en plus, Gustave, ce n'est pas toujours facile, même si ça va un peu mieux. Et puis, il y a ce: Et puis “je suis nulle”. Je ne sais pas ce qu'il faut. Je devrais faire autrement. Ce “Je suis nulle”, c'est en lien avec la colère et l'agressivité et la violence ou c'est autre chose ?
T2 (patiente): Je pense que c'est en lien. Et puis, il y a aussi des fois où Gustave, il sait aussi un peu pointer. Par exemple, il contrôle combien de verres je bois.
T1 (thérapeute): Il sait aussi pointer les trucs. Donc, il est observateur. Vous allez me dire que Gustave vous regarde ? Il vous observe ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Il sait ce que vous faites ? Et en plus, il pointe du doigt combien de verres vous buvez. Et le“je suis nulle”, c'est en lien avec le fait que Gustave vous regarde, vous observe, pointe du doigt ou ça revient avec la colère ?
T2 (patiente): C'est un peu les deux, mais moi, je dirais que mon comportement, là, de mal lui parler, ce n'est pas normal. Ça, ce n'est pas... Ça, c'est plus…Là, je me sens vraiment nulle. De lui parler comme ça, là, c'est nul.
T1 (thérapeute): “C'est nul” et, “mal lui parler”, je ne vois pas très bien ce que ça veut dire “mal lui parler”. Ça ressemble à quoi ?
T2 (patiente): C'est brutal. On ne parle pas comme ça un enfant de neuf ans, surtout qu'il n’a rien fait du tout. C'est pas respectueux.
T1 (thérapeute): Cette parole, c'est une parole ou c'est une voix brutale qui s'adresse à Gustave, qui est pas OK, qui n'est pas normal?
T2 (patiente): C'est une parole.
T1 (thérapeute): Ok. Donc, il y a des mots qui sortent qui sont brutaux. Et ça, ce n'est pas normal, ces mots qui sortent. Est-ce que vous êtes en train de me dire que d'un côté, il y a ces mots brutaux qui sortent de la bouche de Laurence et de l'autre côté, chez Laurence, il y a cette pensée qui dit: Mais c'est nul. Oui. Ce n'est pas normal de faire ça.
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Ok. D'accord. Donc d'un côté, il y a une partie de Laurence qui dit: Ce n'est quand même pas normal. Ce n'est pas comme ça qu'on parle à un enfant, si petit, lutin, rigolo. Beau, mignon, malin. Et d'un autre côté, il y a une partie de Laurence, il y a des mots brutaux qui sortent. Et je suis en train de me demander: Je vois, enfin, sur la scène, là, je vois les yeux de Gustave. Et je me demande si les yeux de Gustave qui observent, regardent. Je me demande bien ce que ces yeux voient. Lorsqu'il voit cette partie de Laurence qui dit: Ce n'est quand même pas normal de parler à une maman.
Pardon, je recommence.
Que ce n'est quand même pas normal que maman Laurence…
je recommence
ces yeux qui observent cette maman qui dit d'elle-même que ce n'est pas normal, que ce n'est pas OK de parler comme ça à un petit garçon.
Recherche de l’exception : anecdote, passé proche, lointain, le partage
T2 (patiente): Gustave, il vient me frotter le dos comme ça. Et puis, il fait une petite blague.
T1 (thérapeute): Donc, Gustave, là, il vient vous frotter le dos et il vient raconter une petite blague?
T2 (patiente): Oui.
Chercher les compétences: les intentions
T1 (thérapeute): Et quand Gustave vient à cette maman qui sait, qui sent que ce n'est pas normal d'avoir des mots brutaux et qui se dit: “Je suis nulle” et qu'il y a cette main qui vient la frotter dans son dos et qui lui raconte une petite blague, je me demande bien si on a une idée, toutes les deux, de l'intention de cette main qui vient dans le dos? Qu'est-ce qu'elle fait ? Qu'est-ce qu'elle veut envoyer comme message à cette maman qui dit: “je suis nulle” ?
T2 (patiente): Ce n'est pas le rôle d'un enfant, mais il dit: “Ça va, maman”. Il me rassure. C'est quand même un peu nul aussi….Ce n'est pas du tout le rôle d'un enfant de faire ça.
T1 (thérapeute): Donc, il y a cette main dans le dos et cette main envoie le message à cette maman qui dit “je suis nulle”: Ça va, maman. Ça va aller. Je me demande bien pourquoi Gustave aurait envie de dire: Ça va, maman ? de lui raconter une petite blague.
T2 (patiente): Parce qu'on a quand même de la complicité tous les deux, en fait , parce que nous, on est presque tout le temps tout seuls.
T1 (thérapeute): Vous êtes en train de me dire qu'entre Gustave et sa maman, il se peut qu'il y ait un peu de complicité ?
T2 (patiente): Oui, oui, oui, quand même.
Oui Oui, il y a des moments de complicité, c'est vrai. Oui.
T1 (thérapeute): Et ces moments de complicité, par curiosité, si vous êtes d'accord, ça ressemble à quoi entre Gustave et sa maman ?
T2 (patiente): Eh bien, il fait beaucoup de petites blagues.. Puis, ça peut être autour de notre lapin, on a un petit lapin. Oui. Là, on vient d’aménager la maison, mais il n'a pas fait grand-chose. C'est un enfant. Mais il a quand même un peu participé, puis il me pose des questions. Et puis, quand on part en vacances tous les deux, ou des fois, on emmène un ou deux amis, mais on aime bien aussi ces petits moments-là.
T1 (thérapeute): Donc, il y a des moments quand vous êtes tous les deux avec le lapin. (la thérapeute remarque que Laurence veut dire quelque chose) Il y a un truc qui vient ?
T2 (patiente): Oui, c'est aussi... Par exemple, je peux l'emmener à la gym. Et puis, je pense qu'il est content quand je le regarde.
T1 (thérapeute): À la gym ? Oui. Attendez juste que je comprenne bien: Gustave, quand il observe sa maman et quand elle dit qu'elle est nulle, le regard de Gustave l'amène à ce que sa main vienne frotter son dos, lui raconter une petite blague, lui dire: “Ça va, maman ? “ Et que ça, ce serait en lien avec des moments de complicité, par exemple, à la gym, c'est ça, au sport ?
T2 (patiente): Oui, il fait de la gym.
T1 (thérapeute): Et que lui aussi, il est content, quoi ? Enfin, il est content d'avoir le regard de sa maman sur lui ?
T2 (patiente): C'est ce que moi j’en dis, il n'est pas là pour... Il n'est pas là pour le dire. Non, c'est sûr. Je vois bien quand même qu'il est content. Oui.
T1 (thérapeute): À quoi vous le voyez quand il est à la gym qu’il veut le regardiez ?
T2 (patiente): Il veut m'en parler, de tout ça. Il est content que je vienne le chercher. Oui, c'est un important. Je l'encourage quand même. Là, il veut rajouter des entraînements, mais...
T1 (thérapeute): Donc, pour lui, la gym, c'est vraiment important ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Et lui, il vous raconte ce qu'il fait ? Comment ça s'est passé ?
T2 (patiente): Oui. Par exemple, oui, ou l'école, il me raconte aussi l'école. Il parle pas tant que ça, mais c'est un petit garçon. Mais il aime bien faire des blagues.
T1 (thérapeute): Donc, il aime bien vous raconter ce qu'il fait à la gym, en compétition, il aime bien que vous veniez le chercher. Et puis, il y a l'école, il vous raconte ce qui se passe à l'école ?
T2 (patiente): Il passe vite sur le sujet. Des fois, je sais qu'il a une petite amoureuse, genre un petit truc comme ça.
T1 (thérapeute): Il raconte ça ?
T2 (patiente):C'est arrivé. C'est arrivé, mais pas tout le temps.
T1 (thérapeute): Et qu'il vous ramène des blagues ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Et quand il vous raconte des blagues, vous avez une idée de ce qu'il cherche à faire en vous racontant ces blagues ?
T2 (patiente): Il veut me faire du bien. Et puis, il veut qu'on passe un moment ensemble.
T1 (thérapeute) : C'est ce qui se passe ?
T2 (patiente) : Oui.
T1 (thérapeute): Et vous passez un moment ensemble ?
T2 (patiente): Oui. Tout à fait.
T1 (thérapeute): Ces caresses dans le dos, ces petites blagues qu’il vous ramène, ces moments de complicité, ces partages, c'est quelque chose qui fait depuis... Longtemps ? Ou c'est quelque chose qui... est récent?
T2 (patiente): Ah non.
T1 (thérapeute): Ah bon ?
T2 (patiente): Ah non, non, non, oui.
Et j'ai toujours été... Et puis il est très remuant, ça, c'est sûr, mais toujours très blagueur, très... Oui, très... Oui. Très vivant.
T1 (thérapeute): Et ça, donc ça fait longtemps qu'il raconte ces choses. Il est blagueur, il est vivant, il raconte tout ça. Et je me demande là, quel effet ça fait en retour chez vous ? Là, quand vous me voyez avec votre petit lutin qui vous raconte ses expériences à la gym, à l'école, peut-être une histoire d'amoureuse et qui cherche à vous faire rigoler.
T2 (patiente) : Oui, là, ça, ça fait du bien, mais en même temps, des fois, je suis pas vraiment disponible pour lui. Voilà, c'est ça. J'aimerais bien qu'il y ait plus de ça.
T1 (thérapeute): Vous aimeriez qu'il y ait plus de ça ?
T2 (patiente): Ou que je sois peut-être plus disponible. C'est ça.
T1 (thérapeute): Quand ça fait plaisir et c'est agréable et que vous aimeriez plus, c'est que ce que vous vivez, là, si on regarde la scène où il vous raconte une blague de l'école et que ça amène des rires? ce plus que vous voulez, et que c’est déjà là, ce que vous vivez C'est comment ?
T2 (patiente): Là, maintenant ?
T1 (thérapeute): Quand on vous observe, là, avec Gustave et ce qu'il vous raconte.
T2 (patiente): Là, à ces moments-là, c'est quand même sympa. C'est sympa. Il faut le dire. Là, c'est sympa.
T1 (thérapeute):Ok. Et quand on observe, là, je vais poser une question peut-être un peu étrange,... Mais quand on vous observe, là, et que vous vous observez avec Gustave, et que c'est “sympa”. Là, maintenant, vous ressentez ce “sympa” que vous pouvez vivre tous les deux ?
T2 (patiente): Là, c'est plutôt agréable, même si j'ai quand même une boule dans le ventre.
Qui partage : le club des parents
T1 (thérapeute): Vous imaginez que ces expériences de complicité, de “sympa” comme ça, ce quelque chose qui existe entre vous et Gustave, Vous pensez qu'il y a d'autres personnes qui peuvent vivre des choses pareilles ?
T2 (patiente): Je pense quand même qu'il y a d'autres personnes qui peuvent... Je pense quand même que oui…
Sans doute les autres parents avec leurs enfants.
T1 (thérapeute): Sans doute les autres parents avec leurs enfants ?
T2 (patiente): Oui, je pense quand même.
T1 (thérapeute): Mais vous pensez que ces autres parents qui arrivent à faire ça, ils y arrivent parce qu'ils arrivent à faire quoi ? Qu'est-ce qui fait que, que comme vous, ils arrivent à avoir ces moments sympas avec leur enfant, de blagues, de partage, d'histoire ?
T2 (patiente): Ils ouvrent une porte. Ils sont disponibles, ils sont présents.
T1 (thérapeute): D'accord.. Est-ce que vous êtes en train de me dire que les parents qui ont des moments de partage, quelquefois des moments de partage de blagues ou de petites histoires comme ça, c'est des parents qui sont capables d'être un peu disponibles pour leur enfant pour ça ? Est-ce que vous êtes en train de me dire que pour que Gustave puisse vous partager ses blagues, ses histoires de temps en temps, c'est que quelquefois, il y a un peu de disponibilité chez sa maman ?
T2 (patiente) silence…Oui. On dirait.
T1 (thérapeute): On dirait, oui. Et quand il y a ce “oui, on dirait” qui vient là... Ça réagit comment là ?
T2 (patiente): C'est mieux. C'est mieux…. C'est mieux…. C'est mieux.
T1 (thérapeute): Ok. On peut dire que c'est mieux quand on dit qu’il y a un peu de disponibilité chez ses parents. Là, ce “mieux”, ça se présente comment dans le corps ?
T2 (patiente): C'est plus calme. C'est plus calme, ça respire mieux.
T1 (thérapeute) : Et ce calme, un peu plus calme et ce “respire mieux” qui est présent là, Il est présent là dans le corps ?
T2 (patiente): Oui.
T1 (thérapeute): Ok. Je vais vous demander de faire un autre truc un peu étrange. Je vais me rapprocher un petit peu, si c’est acceptable. Je vais demander à votre attention de se porter sur ce “un peu plus calme” et cette respiration et même ce bâillement qui est venu. Observez les. Comment ça se présente dans le corps ? Observez les effets et juste suivez
mes doigts de vos yeux, sans bouger. Super. Observez l'effet de ce bâillement. Voilà. Juste.
T2 (patiente): Il y a le sourire de Gustave qui est... Grand sourire. Beau sourire.
T1 (thérapeute): Je peux m'approcher un tout petit peu avec ce sourire ? Je peux approcher le sourire, voilà comme ça. Voilà. Allez, observez son sourire. Je pousse son sourire vers la direction de (le ventre de la patiente)... encore
C'est OK qu’on aille jusqu’au bout du geste?
T2 (patiente): humm
T1 (thérapeute): Allez, observez ce sourire qui va jusqu’au plus profond… Jusqu’au plus profond de votre corps….. Jusqu’au plus profond de votre âme….
là, là maintenant c’est comment?
T2 (patiente): C'est bien.
T1 (thérapeute): J'ai une petite dernière question à vous poser, si c'est acceptable pour vous.
T2 (patiente):Oui.
T1 (thérapeute): Suite à cette expérience, petite découverte, qu'on a vues aujourd'hui, ce petit échange, j'imagine que ce soir, vous allez retrouver Gustave?.
T2 (patiente) oui (grand sourire et hochement de tête)
Projection dans le futur
T1 (thérapeute): Je me demandais, je me posais la question comme ça, après cette expérience, quelle serait la première petite chose que que vous vous voyez faire ?
T2 (patiente): Un gros câlin. Oui. Oui, je me vois vraiment le prendre. (Laurence fait un geste d’enveloppement)
rires partagés
Je vais vous demander de mettre votre main sur le visage, pour que Laurence retourne dans les mains et qu'elle laisse la place à Géraldine
TÉMOIGNAGE DES THÉRAPEUTES EN FIN DE SÉQUENCE
Nous avons à la fin de l’entretien choisi de faire un temps de retour filmé de la séquence. Une manière authentique de témoigner à Laurence de l'expérience d’enrichissement mutuel qu’apporte ce travail.
Géraldine: “Ce que j'aimerais témoigner à Laurence, là, c'est vraiment l’expérience de sentir le sourire de Gustave, vraiment plein d'amour. Ce petit sourire coquin- mignon, plein d'amour qui est rentré en moi c'était vraiment bon, cela me parle de l'amour d'un enfant à sa maman et d’une maman à son enfant.
Et puis après, ce que j'ai senti aussi, c'est cette... On peut appeler ça de la pudeur ou de la honte, c'est vraiment cet empêchement à dire: J'avais envie de dire des choses et en même temps, c'était très compliqué pour moi pour que ça sorte. J’ai senti ce blocage très fort, quelque chose que j'avais perçu auparavant, mais là, de percevoir dans mon corps ces sensations d'empêchement dans le dos, c’était dur et révélateur de ce qu’elle vit au quotidien.”
Solen : “Tu vois, quand tu dis ça, en retour, les mots que je retiens, c'est enveloppement. On est avec l'enfant. Et ce qui me vient, c'est un souvenir de mon fils de 14 ans qui, à un moment d'émotion chez moi, sur un sujet qui ne le concernait pas et qui était peut-être un peu envahissant, vient poser sa main sur la mienne. j’ai eu un effet d'enveloppement total de tout mon corps. Se connecter avec ce sentiment qu’il fait les meilleurs câlins du monde, c'est un truc très, très enveloppant. C'était juste sa petite main sur la mienne qui était très, très touchante. D'autant plus touchant que j'avais le regard de mon mari en plus sur nous et qui enveloppait lui aussi. Il y avait un truc qui a fait un effet de famille.
RETOUR DE LAURENCE LE LENDEMAIN DE SON VISIONNAGE DU TRAVAIL
Là, j'ai pas eu à parler et pourtant on était ensemble, il s'est quand même passé des choses alors que je n'ai pas “dit”. Le fait que vous soyez spectatrice avec moi en même temps, vous étiez à mes côtés, je pense aussi que ça m'a rassurée. Présente à côté de moi, au même niveau que moi, ma honte s’atténue. Parce que le fait de me voir, enfin c'était pas moi, mais c'était comme si c'était moi, vous vous aviez presque disparu en tant que Géraldine, c'est bizarre, et du coup à me regarder, j'ai eu un jugement sur moi qui était un peu plus doux que si vous m'aviez filmé moi. Même si je trouvais mes comportements à travers vous un peu ridicules ,mais bon voilà c'est comme ça. C'était plus doux. J'ai un jugement qui est plus doux du fait que c'était pas moi et que c'était je me suis regardé à travers vous.
J'étais touchée aussi parce que vous avez pris du temps toutes les deux oui enfin à deux à consacrer du temps pour moi alors que j'ai pas grand chose en fait. Vous avez pris du temps et ça m'aide, ça me fait du bien comme si vous penchiez sur mon berceau.
J'aimerais vous vous poser une question : pendant qu'on visionnait la séance, on a ri ensemble et j'aimerais vous demander si vous vous souvenez de ces 2 moments et de ce qui s'est passé à ce moment-là. Le premier moment c’est quand T1 (thérapeute) a cafouillé, elle a répété plusieurs fois une phrase jusqu'à trouver la phrase qui lui convenait.
Laurence : Je me suis dit Ben oui il y a pas que moi qui peut quelquefois et ben cafouiller (...) C'est marrant vous avez dit souvent dans la séance à ma place “je suis nulle je suis nulle je suis nulle”. Alors que c'est surtout une pensée et que je vous l'ai jamais trop dit ça: je le ressens très très fort mais je le dis pas.
Et après, tous les moments étaient importants, en fait, c'était très très émouvant aussi l'échange que vous avez eu toutes les deux à la fin. Je me suis sentie un peu plus connectée à ce qu’on peut ressentir alors en tant que thérapeute mais aussi en tant que maman, que femme. Que vous vouliez vous livrez comme ça, ça m'a touchée : on fait partie du même groupe. Vous disiez communauté: du même monde, enfin du même univers. Je suis passée à donner une dimension d’un peu plus d'universalité dans ma tête.
Témoignage à 5 mois
Quand le corps lutte pour vivre alors que l’esprit honteux veut mourir, que de ce combat on devient une nuée sans consistance qui s’évapore au soleil brûlant des Autres…
Géraldine et Solène, leur compréhension de mon mutisme et leur implication m’ont touchée. Encore une expérience forte. Cette paix m’entoure et m’aide au quotidien. Plusieurs mois plus tard, j'interagis plus facilement avec les autres, je me sens présente, plus solide, plus ancrée, les pieds à chaque pas en contact avec le sol, je communique, je ressens la vie. Au même niveau que les autres, j’ai une place à occuper. Je garde mes failles, mes faiblesses, mes pensées déviantes mais elles sont moins présentes et dominantes.
CONCLUSION
En tant que thérapeute, on constate qu’avec des patients tels que Laurence, dont l’histoire dominante est teintée par la faute, que le premier travail est d’accepter cette progression à pas de fourmi. Il s’agit en effet, de s’approcher en douceur et respectueusement du monde relationnel habité par la honte. Le positionnement du corps, les mouvements, les regards, le langage du thérapeute vont à chaque moment être captés par le patient sur un mode de la méfiance.
Ce qui nous a émerveillées dans ce travail de témoin extérieur c’est la synchronicité et le mimétisme des effets entre ce que la thérapeute a vécu en tant que patiente et ce que la patiente à ressenti en visionnant la vidéo. La thérapeute a vécu cette expérience comme sa patiente l’aurait fait et la patiente s’est reconnue en elle. Lors du témoignage, toutes deux ont décrit des effets identiques et avaient également le même langage verbal et paraverbal pour les décrire et ont ressenti une “connection” un accordage relationnel afin de mieux se rencontrer et approfondir le travail.
Un des moments clés de cette rencontre a été le “bafouillage” de la thérapeute. Ce moment là, authentique et spontané, a permis lors de la séance à Laurence (incarnée par Géraldine) de se sentir moins seule et il a eu le même effet sur Laurence lors du visionnage de la séance. Elle a pu témoigner “ je me suis dit Ben oui il y a pas que moi qui peut quelquefois et Ben cafouiller” elle peut se sentir appartenir à une communauté de mamans, de femmes, et même d’humains jusqu'à se sentir appartenir à un tout plus grand qu’elle: l’univers. Elle peut ainsi lâcher la croyance qu’elle doit tout contrôler pour ne pas être nulle. La nullité appartient aussi au plus grand que nous.
Avoir pu partager cette expérience avec nos collègues lors de notre présentation auprès de nos pairs a créé un effet également surprenant. Une envie à la fois d'expérimenter cette façon de travailler pour aller plus loin avec son patient et une identification à la galère que nous pouvons rencontrer lorsque nous “bafouillons” au sens propre et figuré.
Cette expérience est un plaidoyer pour que le thérapeute expose et assume sa vulnérabilité au lieu de chercher à les camoufler car elles sont de véritables ressources incroyables de connexion et de mise en lien avec nos patients mais également avec notre communauté de thérapeutes.
Bibliographie
White M. Cartes des pratiques narratives. Trad. I. Laplante et N. Beer (Dir.). Bruxelles : Satas 2009.
Bardot V., Stéphane R. Illustrations cliniques et pratiques en thérapie du lien et des mondes relationnels, Satas, 2023
Virginie BARDOT, Stephane ROY, Eric BARDOT, De l'HTSMA à la thérapie du lien et des modes relationnels, Satas
La thérapie narrative avec les enfants et leur famille, Alice Morgan, Michael White ed. SATAS 2022
Résonance: Une sociologie de la relation au monde de Hartmut Rosa Poche 2021
Cours de Michel Foucault au collège de France: https://www.college-de-france.fr/fr/actualites/mise-en-ligne-des-cours-de-michel-foucault